Les transbordeuses d’oranges de Cerbère



La vallée de Cerbère reste peu fréquentée jusqu'en 1789, la Révolution supprimant les coutumes féodales, permettra aux familles de Banyuls d’étendre leurs vignobles sur la vallée de Cerbère.
Au début du 19e siècle, la contrebande avec l'Espagne se développe par la voie maritime. En 1840, l'administration douanière décidera de bâtir un poste-frontière afin de tenter de réguler cette activité.
En 1846, l'État entame des études afin de créer une ligne ferroviaire avec l'Espagne. 
Ce grand chantier ferroviaire emploiera une main-d’œuvre nombreuse, et Cerbère verra alors sa population augmenter.

 



Le 21 janvier 1878, la jonction entre les réseaux français de" La Compagnie des Chemins de Fer du Midi" et espagnols de " La Compaénia de los Ferrocarriles de Tarragona a Barcelona y Francia" est officiellement inaugurée. 
Seulement voilà, l’écartement des rails est différent : les Français se sont alignés sur la norme européenne qui est de 1,44 m, tandis que les Espagnols, qui ont racheté à bas prix les rails des Anglais, sur celle de 1,66 m. 
Les trains espagnols ne pouvant ainsi pas circuler en France, passagers et marchandises devront donc être déplacés dans les trains français.
La commune de Cerbère avec sa jumelle catalane Portbou, deviennent alors deux gares internationales de transbordement.

 



Pour faire transiter les oranges en provenance de Valence et de Murcie au-delà de la frontière, Cerbère a donc recours à des transbordeuses qui déplacent manuellement les oranges d’un wagon à un autre.
Le travail est délicat : les oranges, seul fruit hivernal et denrée de luxe à l’époque, doivent être correctement conditionnées, car le transport peut être long, jusqu’en Russie parfois. Les transbordeuses constituaient en équipe de cinq.

 



En 1907, le journaliste Albert Thomas décrit ainsi leur travail :

« Sur des voies parallèles, les wagons espagnols sont placés parallèlement à des wagons français. Un pont en bois relie les portières des deux wagons. Une équipe de transbordeuses monte sur ce pont. L'équipe se compose de cinq femmes : trois d'entre elles remplissent les couffes d'oranges dans le wagon espagnol ; la quatrième les transporte à proximité du wagon français ; la cinquième, « la videuse » vide les couffes dans ce wagon et aménage la paille et le papier protecteurs, pour que la marchandise arrive en bon état. La douane plombe le wagon et les pommes d'or reprennent leur voyage.

 

 


Le recours aux femmes est privilégié par les employeurs, car celles-ci sont alors jugées plus à même que les hommes pour manipuler le chargement avec délicatesse. Travaillant de 6 heures à 23 heures, transportant des paniers de 15 à 20 kilogrammes d’agrumes, le labeur était pénible, mais octroyait aux femmes un soupçon d’émancipation, sachant qu’elles gagnaient deux fois plus que leurs maris. 
L’activité est cependant irrégulière, selon la période ou encore la quantité de marchandise à traiter, les inégalités de salaires sont donc conséquentes. L’activité se développe sous la houlette de transitaires, commissionnaires et autres intermédiaires en import-export. 

 



Le 26 février 1906, les transbordeuses d’oranges de Cerbère décident de se soulever contre le système mis en place par les transitaires. Elles ne sont pas moins de 175 à se mettre en grève. La quinzaine d’ouvrières encore en activité ne parvient ainsi à décharger que 29 des 104 wagons en gare.
Elles forment un syndicat. Les transbordeuses sont appelées “les Rouges”. Elles se coucheront sur les rails, prêtes à mourir sous les roues du train de Perpignan. Il faudra faire intervenir les soldats de la caserne de Perpignan pour les en déloger. Face à cet état des choses, le patronat décide de répondre favorablement à la demande des grévistes. Une augmentation de salaire de 25 centimes leur est alors accordée et un contrat collectif concernant la rotation des équipes adopté.
Cette activité perdura jusqu’aux années 1960.

 



Un vieux wagon espagnol installé à Cerbère en 1994, rappelle cette histoire et rend hommage à ces femmes. La statue installée devant le wagon-mémorial représentant une transbordeuse qui avait été récemment restaurée, a été volée fin novembre 2019. Cette transbordeuse signée Philippe Laborderie, a fait l'objet d'une reproduction en bronze qui est installée sur la Placette des Transbordeuses depuis le 17 juillet 2016. 



Deux romans parus en 2005 se sont inspirés de la vie des transbordeuses d'oranges.
La transbordeuse d'oranges d'Hélène Legrais, et Quai des oranges, de Nicole Zimmermann.

 




À l’occasion des 110 ans de cette grève, un documentaire fut réalisé par Arnaud Brugier des Productions de la Main Verte en collaboration avec Marie-Rose Bastoul, Présidente de l’Association « Cerbère Objectifs Perspectives » lauréate de la Fondation d’Entreprise de la Banque Populaire du Sud pour le financement de ce film, et diffusé sur France 3 en octobre 2016.


# Extrait 2 - Cerbère, ville frontière from Les Productions de la Main Verte on Vimeo.